La révolte silencieuse (1/6)

Publié le par Aurélia LEDOUX

La révolte silencieuse (1/6)

Message du Guérisseur Lestrys

 

 

Je reviens vers vous chers amis du monde du dessus pour vous parler de nouveau de ma fabuleuse rencontre avec mon ami Eratsu.

 

A grande distance avec sa mère, nous entretenions un échange télépathique des plus intenses. Elle était comblée de savoir son fils heureux à nos côtés.

 

En ces temps reculés couvaient déjà les premières révoltes silencieuses. Elles visaient en tout premier lieu à faire abolir le système haïssables des castes. Et cela sans violence, mais par une pleine et profonde acceptation logique de l'évolution de notre civilisation. Celle-ci était fondée sur la science, le partage de connaissances, et également, sur la curiosité, la découverte.

 

Eratsu avait eu la chance de pouvoir officier à notre niveau, en tant qu'alien de ménage. Son travail était bien plus agréable. Il nettoyait les réserves, les salles d'échantillons, d'archives, et les bibliothèques. En notre absence, il pourvoyait également à l'entretien du laboratoire. Comme je l'appréciais beaucoup, il était fréquent que je l'aide dans sa besogne. Les autres aliens lui avaient réservé un accueil mitigé. Beaucoup étaient surpris par son allure. Pour notre monde, cette pilosité sur son crâne faisait de lui un alien « imparfait ». Devant sa dévotion, et ses efforts nombreux, les préjugés avaient cessé peu à peu. Eratsu devint apprécié pour la qualité de son travail. Les salles d'archives autrefois en désordre et poussiéreuses étaient à présent impeccables. Tout avait été rangé et étiqueté avec soin sur des étagères.

 

Ce jour là, je l'aidais à nettoyer des microscopes, et des instruments de mesure. C'était un travail délicat qui nous laissait le loisir de parler. Eratsu m'avait fait découvrir tout un pan de mon monde, que j'ignorais alors. Notamment celui des servants.

 

  • Les petits clones se lèvent très tôt le matin, pour préparer les repas, polir les coursives, nettoyer les élévateurs et les lieux de vie, qu'il s'agisse des salles de recherches, de l'observatoire ou des lieux d'études. Ils doivent aussi veiller à l'entretien des armoires de câblage, et à la détection des fuites concernant les nombreuses canalisations d'eau, de gaz ou d'air régénéré. Les lieux des bains et la chaufferie sont surveillés par des androïdes et des aliens plus grands, m'expliquait Eratsu.

  • Voilà une existence bien pénible pour un enfant, soupirais-je. Les nôtres sommes révoltés par autant de mauvais traitements. A tel point que tous les aliens intègres que je connais ont décidé d'agir.

  • Cela montre à quel point votre cœur est grand, fit Eratsu. Les servants des autres ailes de notre cité sont bien traités, mais les clones qui officient à ce niveau des cuisines sont très malheureux.

  • Votre cœur est aussi très grand, exposais-je. Vous êtes notre contact privilégié. Vous seul pouvez entrer aux cuisines pour donner des plats et des habits aux enfants. Si un alien de science y venait régulièrement, cela ferait trop suspect.

  • Votre ami tisserand est des plus habiles, souligna Eratsu.

 

Nous avons achevé notre ouvrage, retournant vers nos quartiers pour discuter. Le rôle d'Eratsu était essentiel. Il avait communiqué les mesures de chaque petit clone, afin que des habits à leur taille puissent leur être confectionnés. J'invitais mon ami à entrer en mon intérieur, et lui servis une boisson fruitée qu'il apprécia. Nous avons baissé la voix, instinctivement.

 

  • Il paraît que le grand superviseur a appris le sort de ces enfants, déclarais-je à mon ami.

 

Le grand superviseur de la cité était un alien de science révéré parmi les miens. Il se nommait Orsone, et c'était un être d'un âge immense. Plongé en ses recherches, il sortait peu de ses quartiers. Le fait qu'il règne autant de peine et d'injustice l'avait plongé dans un grand accablement.

Le lendemain, en effet, je vis Orsone déambuler dans les coursives. Chacun s'inclina sur son passage. C'était un être très petit au corps déformé par les ans, son visage singulièrement ridé était à demi dissimulé sous une coiffe pourpre fastueuse. On ne percevait que le bas de son visage et ses yeux incroyablement brillants. Il marchait avec une canne sculptée d'un pas relativement alerte.

 

Il s'arrêta devant le seigneur Damakrys, un alien bougon au teint singulièrement verdâtre. C'était lui le dirigeant de notre niveau.

 

  • Veuillez me suivre, émit Orsone d'une voix douce.

 

Damakrys s'inclina avec déférence, il semblait prêt à rentrer dans le sol. Je me rendis ensuite au laboratoire, ce jour là pour étudier des formes de vie aquatiques minuscules : les diatomées.

 

Je ne pensais plus à cette affaire. Mais ensuite, me parvint la pensée d'Eratsu. Il se trouvait en salle d'archives, occupé à ranger des disques de données encodées en sillons minuscules. Cela est bien involontairement qu'il capta toute la conversation, en raison de la pensée vive des protagonistes.

 

 

  • Eh bien, seigneur Damakrys, j'aimerais savoir la raison de ce tumulte, demanda Orsone sans ambages en s'asseyant devant son bureau couvert de livres.

  • De quel tumulte parlez-vous ? s'étonna Damakrys abruptement.

  • Il couve ici des pensées de révolte. Cela n'est pas tolérable, de même que le traitement infligé aux aliens de ménage. Les édits de notre empire imposent que les clones de ménage soient convenablement nourris et traités. Ces petits souffrent d'un manque de soins médicaux, d'un manque d'alimentation et de soins. A tel point que ce sont les aliens de science eux-mêmes qui y pourvoient !

  • Mais je... mais hum, tout ceci est intolérable, en effet. Je vais veiller à examiner cette affaire de plus près, baragouina Damakrys.

  • Je l'espère, fit Orsone, et sans tarder. Il existe quatre enfants qui officient au niveau des cuisines et cinq autres au niveau de la maintenance, lança-t-il en ouvrant un registre. Ils n'ont eu aucun suivi médical, rien sur leurs courbes de croissance, on ne voit même pas leurs noms inscrits dans les registres. Et nul maître n'a été désigné pour veiller sur eux. Comment cela est-il possible?!!!

  • Je vais m'enquérir au plus vite de cette affaire, bégaya Damakrys en verdissant.

  • Je l'espère sincèrement, exposa Orsone. Je ne tiens pas à me retrouver avec une défection à ce niveau. Quant aux aliens adultes qui officient à l'entretien, ils ne sont pas assez bien vêtus, et beaucoup souffrent de douleurs articulaires. Vous avez intérêt à améliorer leurs repas. Je vais aussi donner des ordres pour que leurs quartiers soient refaits intégralement. Nous ne sommes pas dans une station stellaire vétuste, mais dans un centre de recherches stellaires honorable. J'entends que tous les membres de notre cité soient traités avec respect.

 

Les deux aliens s'inclinèrent, l'entretien était achevé.

 

Un peu plus tard, nous nous sommes retrouvés, Eratsu et moi dans la salle de repos. C'était une jolie pièce colorée pourvue de jeux, où chacun pouvait venir se restaurer pour échanger. Beaucoup d'aliens discouraient avec animation, aussi notre conversation était bien discrète en ce lieu.

 

  • Votre sensibilité est exceptionnelle, avouais-je à Eratsu.

  • Je me demande bien à quelle défection il a fait allusion, s'étonna mon ami.

  • Il y a fort longtemps, je servais sur un navire de recherches. Les conditions de vie des clones étaient très dures. A tel point que leur maître a pris la fuite, avec six petits êtres. Comme il n'y avait plus de clones de ménage, les nôtres avons dû œuvrer en cuisine et au polissage des couloirs, dis-je en riant. Je trouvais cela inhabituel, mais je m'en suis accommodé. D'autres aliens colériques qui n'aimaient guère cuisiner se sont vivement offusqués ! Il n'était aucunement question pour eux de récurer des fours, ou laver des coursives !

 

Eratsu éclata de rire.

 

  • Qu'est-il arrivé aux fugitifs ? demanda-t-il intensément par l'esprit.

  • Un ordre de mort a été lancé contre eux. Mais nul n'en a plus jamais entendu parler. Cela est plutôt bon signe, ils ont dû trouver un lieu de vie propice sur une planète où vivent des aliens libres.

  • Les dissidents ? s'enquit Eratsu avec une lueur d'espoir intense en ses yeux brillants.

  • Oui, tout à fait. Bien sûr, nous avions défense d'évoquer cette histoire, mais elle a longuement circulé depuis. Une telle chose a eu pour mérite d'améliorer le sort des clones. Les dirigeants savent bien que s'ils les traient mieux, un navire sera mieux tenu, et que les servants ne songeront pas à fuir.

  • Les servants n'ont-ils pas un implant avec un code activable à distance, afin de les localiser ? murmura Eratsu.

  • Si, effectivement, et cela nous scandalise encore plus. Ces implants ne fonctionnent que sur une courte distance. Dans l'espace profond, j'ai entendu dire qu'il est possible de les retirer sans laisser de traces. L'empire ne va pas dérouter un vaisseau géant de plusieurs dizaines de kilomètres de long pour partir à la recherche de sept fugitifs. Mais bien sûr, ces vérités ne doivent pas être évoquées.

 

Nous discourions par la pensée, presque sans nous en rendre compte. Notre conversation télépathique devint intense.

 

Eratsu et moi-même revenions par une coursive quasiment déserte, lorsque parut le premier Orsone. Il nous sourit largement.

 

  • Je vous cherchais, dit-il en se tournant vers Eratsu. Veuillez me suivre, nous pria-t-il.

 

Un peu décontenancés, nous l'avons suivi jusqu'à ses quartiers.

 

Vous pouvez reproduire ce texte et en donner copie aux conditions suivantes : 

 

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