La révolte silencieuse (3/6)
Message du Guérisseur Lestrys (suite)
L'astéroïde était très grand, environ 500 kilomètres de diamètre. Il comportait une cité « majeure », celle où se tenait le centre de recherches, et deux zones d'appontement « mineures », réservées au fret et rattachées par des coursives souterraines.
Avant de pouvoir faire agrandir la cité, Orsone devrait rendre des comptes. Il pouvait sembler simple de bâtir de nouveaux appartements. Cependant, sur un astéroïde à faible gravité, l'organisation de travaux était complexe. Notre base était pourvue des meilleurs système de camouflage, la sécurité était une priorité. A la moindre alerte, antenne et miroirs paraboliques rentraient dans le sol aussitôt. La cité plongeait à environ 100 mètres sous la surface. Il n'était pas question de laisser les nouveaux quartiers des servants exposés aux caprices de l'espace.
Les autres chercheurs avaient plus ou moins eu vent de ce projet. Beaucoup étaient concentrés sur leurs activités premières. La vie des clones ne leur était pas indifférente, mais ils avaient fort peu de contacts avec ce monde, qui devait rester caché, pour des raisons de bienséance.
Eratsu et moi-même trouvions tout cela absurde. Nous avions tellement hâte que cèdent autant de barrières ! La révolte silencieuse avait fait son chemin.
Orsone fit place nette. Il découvrit, chose inconcevable, que plusieurs servants marchaient pieds nus. Le dirigeant Damakrys fut mandé dans son bureau. Eratsu me relata l'entrevue que lui avait confiée Orsone.
Une pensée détaillée jaillit en mon esprit. Orsone et Damakrys se fixaient intensément.
-
Je vous ai réservé un honneur spécial, avait annoncé le vieux sage en souriant. Vous avez été promu laquais impérial, c'est une distinction extrême ! Une cérémonie va avoir lieu.
Eratsu s'en était étonné.
-
Je ne comprends pas cette récompense, avoua-t-il.
J'éclatais de rire à cette annonce.
-
Cela peut sembler être un honneur bien grand, il est vrai. Le palais impérial comprend des milliers de salles fastueuses avec des œuvres d'art. Damakrys devra en polir les coursives, nettoyer les bassins, arroser les plantations et de nombreuses choses. Il pourra continuer ses recherches, mais il devra passer du temps à servir les membres de la cour.
-
Tout ceci semble justice, admit Eratsu.
Il me fit un signe convenu d'avance et entra dans la cuisine, seul. Des gémissements s'élevèrent, avec les babillages des clones. Ils étaient si farouches, qu'Eratsu dut les rassurer avant que j'entre à mon tour.
Je pénétrais en une salle étonnante. La cuisine des clones était pourvue de mobilier très bas, à leur hauteur. Ce lieu embaumait, les petits êtres cuisant des beignets, des soupes délectables et aussi, nombre de pâtisseries fines. Ils les déposaient dans des plats métalliques placés sur des circuits à répulsion magnétique, et ils voyageaient ainsi dans toute la cité pour être amenés au niveau souhaité.
On était le soir, et le service des enfants était presque achevé. Je fixais avec compassion leurs mains minuscules si rapides, qui élaboraient des sauces, mariant les saveurs de manière parfaite. Eratsu leur expliqua que nous devions les mener en un lieu de soins, pour vérifier leurs articulations et soigner leurs pieds meurtris. Leurs grands yeux implorants étaient emplis de crainte, mais ils nous suivirent, un peu étonnés. En tout, il y avait quatre petits, deux nouveaux nés et deux plus grands.
Nous sommes entrés en une salle agréable et une dame alien avenante parla avec douceur aux enfants pour les faire asseoir sur des tables.
Avec Eratsu, nous nous sommes employés à soigner leurs mains et leurs pieds. Les enfants les plus jeunes ne sont pas capables d'en couper les ongles. La peau des nôtres est aussi très dure. Elle peut toutefois retenir des gravillons et des échardes. Avec délicatesse, j'ôtais des fragments de bois ou de métal minuscules de leurs pieds. Je les désinfectais et appliquais un gel naturel qui durcit et sécha en quelques minutes pour protéger les zones lésées. Ensuite, chose agréable, je leur enfilais des chaussettes et des souliers confortables. Les clones affichèrent un visage presque douloureux de bonheur.
Ils étaient habitués à prendre soin les uns des autres. Les plus âgés veillant sur les plus jeunes. La dame alien étala un cicatrisant sur les fontanelles des plus jeunes. Elle avait inspecté leurs articulations, et secoua la tête négativement. Ils ne se développaient pas bien, nous expliqua-t-elle. Leur croissance s'était figée en une sorte de rachitisme. Ils travaillaient trop pour des êtres aussi jeunes.
-
Une fois de plus, Orsone a fait preuve d'une très grande bonté, il y a une surprise, fit-elle aux enfants.
Un peu décontenancés, les quatre petits êtres se fixèrent sans comprendre. Ils observèrent la porte, qui s'ouvrit lentement. Un valet élégant vêtu de bleu pâle fit son entrée. Un peu raide et méfiant, il sourit en dévisageant les enfants pour la première fois. C'était un valet âgé, un expert culinaire avec un art certain, songeais-je en voyant l'insigne sur sa veste. Il avait apporté nombre d'ouvrages avec lui, ainsi que des habits à la taille de chacun des enfants. Ils gémirent de gratitude.
Nous sommes sortis avec Eratsu, laissant les enfants faire connaissance avec leur nouveau maître.
-
Pauvres petits, soupirais-je. La dame guérisseuse m'a exposé que leur ancien maître a péri. Il était extrêmement âgé. Heureusement, ils le connaissaient depuis peu, ils devraient se remettre. Leur nouveau maître est un expert cuisinier. Il semble juste et bien disposé. Il est habitué à s'occuper de jeunes enfants.
C'était la vérité. Orsone en personne vint s'assurer que ses bienfaits avaient porté leurs fruits. Il parut plus que satisfait en découvrant que le nouveau maître des quatre petits prenait soin d'eux avec affection en leur lisant des histoires. Très bientôt, il deviendrait pour eux comme un mentor et un père.
-
J'ai fait diminuer fortement leur temps de travail, expliqua Orsone. Ils ne travaillent plus que deux heures par jour, le temps que leur croissance reprenne. Le reste du temps, ils ont le droit de dormir et de s'amuser, comme tous les petits à cet âge, me confia-t-il, alors que nous étions assis seuls en ses appartements.
-
Vous êtes tellement bon de vous préoccuper du sort de ces petits. Le fait qu'ils mangent à leur faim est un bienfait absolu. De même que pour les aliens de ménage adultes. Ils vous sont très redevables, et peinent à croire qu'ils vont habiter en de nouveaux quartiers.
-
Ce sera chose faite, émit Orsone en saisissant ma main. Voyez donc.
Vous pouvez reproduire ce texte et en donner copie aux conditions suivantes :
-
qu'il ne soit pas coupé
-
qu'il n'y ait aucune modification de contenu
-
que vous fassiez référence à notre blog : unepetitelumierepourchacun.com
/image%2F1554183%2F20260427%2Fob_73bf39_heic0910e.jpg)