Un ami précieux entre tous (3/4)
Message du Guérisseur Lestrys (suite)
À cette époque, j'avais entrepris sans le savoir un changement radical dans ma manière de penser. Plusieurs de mes collègues étaient nombreux à être révoltés par les traitements que subissaient les servants. Ils devaient accomplir le travail le plus difficile, et ils n'avaient pas le droit d'être logés, ni nourris convenablement. Une résistance s'organisa, avec plusieurs confrères. De manière discrète, nous nous sommes mis à distribuer des aliments aux aliens de ménage, à ceux qui travaillaient en cuisine, au détachage des habits ou à la maintenance.
C'était une chose autorisée que de récompenser régulièrement les aliens méritants. Tous les miens se sont mis à agir ensemble. À cette époque Eratsu était d'une maigreur épouvantable, les jeunes clones étaient tout aussi faméliques. Ils portaient tous des habits grisâtres élimés. Eratsu dormait près de la chaufferie comme les autres, en un réduit misérable. Il y avait sa propre loge, mais je trouvais celle-ci d'une taille minuscule. L'ayant vu en sortir et l'épiant discrètement, j'étais consterné. Son lit était dépourvu de coussins et le nombre de livres présents sur les étagères était plus qu'insuffisant.
Comme c'était un jour de repos, je pus me rendre en bibliothèque en le suivant. Avec bonheur, je découvris qu'Eratsu empruntait des ouvrages sur les cyanobactéries, les formes de vie stalagmitiques, ou glaciaires.
Une joie intense m'habita alors. La suite semblait logique, même si elle n'était pas évidente au premier abord. Je suivis Eratsu en un couloir de maintenance heureusement désert. Je m'en voulais de l'épier, mais il me fallait en savoir plus sur lui. Il activa une polisseuse de sol automatique et commença à balayer les coins, inspecter la lampe, les conduits de la chaufferie. Il nota sur une console qu'un tuyau suintait légèrement. Je souris, c'était un alien consciencieux, des plus travailleurs, une qualité essentielle pour les miens.
J'avançais dans le couloir métallique au plafond verdâtre incurvé et au sol gris. Eratsu était occupé à décoincer la roue d'un petit robot maniaque, qui lui s'occupait de filmer les câbles avec des sondoscopes. (des scruteurs très puissants qui analysaient la moindre anomalie) Le robot poussa un bip satisfait et s'en fut continuer son inspection.
Eratsu se redressa, me fixant d'un œil abasourdi. Ce jour là, je portais un bel habit brodé rouge et noir, avec un long manteau réservé aux chercheurs en biologie. Eratsu arborait lui de vieux habits propres mais élimés, il cacha ses mains grisâtres.
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Très heureux de vous voir, je vous cherchais, lui dis-je en souriant.
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Bien sûr, moi également je suis heureux, fit-il en s'inclinant. Avez-vous besoin d'un en cas ?
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Oh non, je vous remercie. Je suis le chercheur Lestrys, et vous, quel est votre nom ?
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Noble maître, vous me faites là bien de l'honneur, je me nomme Eratsu.
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Eratsu, c'est parfait ! lançais-je avec un sourire. Avez-vous fini de pourvoir à l'entretien de cette coursive et pouvons-nous discuter un moment ?
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Oui, bien sûr, noble maître. La machine va finir le nettoyage, fit-il poliment.
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Je vous en prie, appelez-moi Lestrys comme tout le monde.
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Mais je ne suis qu'un alien « imparfait », ce ne serait pas convenable... hésita-t-il.
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Ce qui est très inconvenable, c'est que vous soyez habillé ainsi, et que l'on vous donne si peu à manger, soupirais-je. Êtes-vous heureux de besogner si durement ? N'aimeriez-vous pas nettoyer les lieux d'études et les laboratoires ? Les livres requièrent beaucoup de soins et je sens que vous êtes fait pour cela.
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Le nettoyage est une noble tâche. Les convoyeurs qui enfilent ce couloir de maintenance doivent le trouver parfaitement propre et exempt du moindre débris, expliqua-t-il en montrant des rails.
C'était la vérité. Les convoyeurs magnétiques permettait de transporter absolument tout à l'intérieur de la gigantesque base, qu'il s'agisse de bagages, de denrées, de plantes en pot, d'instruments ou d'échantillons. Si par exemple une vis oubliée ou un fragment de pierre quelconque se trouvait là, les transports s'immobilisaient, afin d'éviter de les avaler au niveau des turbines. Cela pouvait retarder l'avancée d'un convoi de bagages entier.
Eratsu me montra fièrement les vis et les boulons qu'il avait collectés, avec quelques fragments d'enduit tombés du plafond. Les androïdes de maintenance pouvaient parfois laisser échapper quelques vis.
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Vous accomplissez votre travail de la manière la plus honorable qui soit, le félicitais-je. Mais vous devez souvent besogner courbé à astiquer des sols ou des cuisines. Cela vous dirait-il d'étudier la vie première dans les livres ?
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J'en serai plus qu'enchanté, assura Eratsu.
Son visage se transforma, ses yeux pétillèrent de joie, il arbora un sourire magnifique révélant ses dents parfaites. L'une d'entre elles était abîmée, et je n'osais songer à sa douleur. Pour notre espèce une dent endommagée, est lentement rongée par notre salive acide, ce qui fait extrêmement mal. Ensuite, heureusement, une nouvelle dent repousse.
J'invitais Eratsu à me suivre, le faisant entrer en mes appartements. La première pièce était l'antichambre, avec des fauteuils douillets et un lieu d'étude de l'autre côté. Il sourit largement en voyant des piles de documents concernant mes travaux en cours, un microscope, et quantité de livres passionnants. Les murs en étaient sable tirant sur le rosé, avec de beaux éclairages au niveau des bibliothèques. L'autre pièce était ma chambre, où se trouvaient de nombreux portraits de mes meilleurs amis, ainsi qu'une penderie et une salle de bains. C'était bien plus vaste que chez lui, et au moins, il pouvait se tenir droit.
Je lui remis un sac avec une tenue blanche seyante, celle réservée aux aliens subalternes qui œuvraient à notre niveau. Ils devaient être d'allure impeccable. Eratsu devrait toujours nettoyer, mais au moins le travail serait plus agréable pour lui.
Le jour suivant, nous nous sommes retrouvés devant le bureau du chef d'affectation de notre niveau.
J'entrais en premier, Eratsu, éblouissant dans sa livrée blanche, nous attendit.
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Et pourquoi donc devrais-je laisser un alien imparfait œuvrer à notre niveau ? bougonna le premier austère au teint verdâtre. Cette chevelure n'est point une caractéristique convenable. Il est affecté aux cuisines et aux coursives de maintenance, que je sache ?
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Parce qu'il est très talentueux, assurais-je. Eratsu est très précautionneux avec les objets fragiles. Il prend soin des ouvrages de manière parfaite. Il est aussi très grand, il peut atteindre les plus hautes étagères. Il travaille plus vite que les autres. Vous auriez avantage à le choisir pour l'entretien, d'autant plus que nous manquons de personnel. Les réserves n'ont pas été nettoyées depuis au moins un mois, et les chambres froides auraient bien besoin de soins.
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Il me faut en convenir ainsi, gronda l'alien. Mais pourquoi lui ? Ce pelage inattendu ne convient pas à un alien de science ! Les laboratoires sont le lieu où se tiennent les chercheurs de prestige, lui n'a pas sa place parmi nous.
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Eratsu est un alien très instruit. Il possède un intérêt sincère pour l'étude de la vie première. Ses connaissances sont un bon atout pour qu'il ait sa place parmi nous, assurais-je.
Face à moi, l'alien fermé fit une grimace, et je vis là que j'avais fait mouche.
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Très bien, il sera évalué. Il a intérêt à me convaincre. Faites donc entrer cet Eratsu, émit l'alien avec réticences.
Eratsu entra aussitôt et s'inclina. À dessein ou par crainte, il avait pris soin de raccourcir un peu les filaments sur son crâne. L'alien austère fit la moue. Il fixa son regard quelques instants et y lut de l'honnêteté, aussi de la détermination.
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C'est très bien, admit-il. Vous me paraissez sincère. Asseyez-vous donc. Puis-je voir vos mains? demanda-t-il plus cordialement.
Eratsu montra ses mains aux ongles impeccables. Ensuite, l'alien remarqua sa dent endommagée. Il fit la grimace.
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Vous avez gagné, me dit-il. Il faudra emmener de suite notre nouvel ami chez l'expert en soins dentaires. Repousser la douleur doit lui prendre beaucoup d'énergie. Voici une autorisation et aussi un accès aux tests scientifiques, fit-il en me tendant des documents. Je vais devoir converser avec le service d'entretien s'il réussit. Ils n'aiment pas beaucoup que l'on leur prenne du personnel.
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Merci à vous pour cette action de grâce, exposais-je en m'inclinant.
Eratsu s'inclina pareillement, et nous sommes sortis, échangeant un sourire complice. Il paraissait revivre. Je remarquais qu'il se tenait plus droit. Il manifestait une belle prestance. L'habit blanc dont il était paré mettait en valeur son teint neigeux.
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