L'apprentissage des petits aliens (5/9)

Publié le par Aurélia LEDOUX

L'apprentissage des petits aliens (5/9)

Message du Professeur Zolmirel

 

Suite des précédents messages :

 

Le petit vaisseau gagne une autre région de l'espace, rejoignant un transport bien plus vaste. Là, les aliens déchargent la cargaison, puis transmettent leurs rapports. Le premier colérique qui les surveille se révèle un maître odieux, ils repartent presque aussitôt, sans prendre de repos.

 

Le sinistre petit personnage les oblige à voguer par des routes stellaires toujours plus étroites, plus rapides, mais bien plus dangereuses. Les valets qui dirigent l'astronef évitent à plusieurs reprises des collisions avec des astéroïdes non répertoriés, à la dernière minute. La fatigue les gagne. Environ deux cent créatures sont à bord, lorsque le vaisseau percute rudement un astéroïde massif.

 

Il s’ensuit une perte d'atmosphère. La proue du navire est complètement détruite, ce dernier vogue dans l'espace de manière incontrôlable. Les survivants colmatent les brèches avec l'énergie du désespoir. Ils parviennent à empêcher l'air de s'échapper. Quelques heures plus tard, un vaisseau de secours arrive, il projette son fluide pour stabiliser l'épave et recueille tous les aliens qui ont échappé à la catastrophe. Une cinquantaine manquent à l'appel. Les aliens ne peuvent rapatrier la totalité du vaisseau, ils cherchent tous les blessés qu'ils trouvent et les emmènent. Il reste des fuites de gaz sur l'épave, c'est un travail dangereux. Ils en découpent la partie la plus massive avec de grandes précautions, afin de la remorquer. Cette manœuvre leur permet de faire plus de recherches et de découvrir d'autres blessés. Ils doivent laisser la partie abritant les réacteurs, bien trop dangereuse. Les appareils de détection ne peuvent capter les signaux de survie trop faibles des deux petits clones.

 

Bien plus tard, un autre vaisseau approche, de taille modeste. Des aliens d'allure inconnue montent à bord de l'épave. Ils aspirent le gaz menaçant avec un appareil et ouvrent la porte menant aux couloirs de maintenance. Ce lieu est glacé, ils détectent le signal de survie de deux êtres minuscules. Ces êtres sont abrités dans une armoire blindée. Les aliens dévissent l'armoire avec précautions pour la sortir de son logement, puis l'emportent.

 

Parvenus à bord de leur vaisseau, ils l'ouvrent enfin. Deux petits êtres minuscules sont figés par le froid. Leurs corps désarticulés sont affreusement meurtris. Il reste à peine assez de vie en eux pour oser espérer qu'ils puissent guérir. Les jeunes enfants souffrent d'épanchements multiples. Le sage Amoni agit rapidement pour placer des tubes à plasma en de nombreux points d'injection.

 

L'abdomen des jeunes clones a été est très affecté par le choc. Les soigneurs doivent attendre que les épanchements se stabilisent pour effectuer des prélèvements d'organes.

Après de nombreuses heures, le faible système circulatoire des deux enfants réagit légèrement. Leur sang recommence à circuler lentement, puis de plus en plus vite. Une vingtaine de tubes de survie les entourent. La glace a été aspirée de leurs poumons. Les soigneurs ont réduit leurs fractures, sans plus s'en occuper, concentrés qu'ils sont sur la reconstitution du système digestif.

 

Celle-ci n'est pas possible dans l'immédiat, les deux jeunes clones sont donc placés sous assistance respiratoire et nutritive.

 

Une autre image apparaît. Il s'agit de la grande salle de duplication d'organes présentes au complexe de biologie d'Ellakhi. Une vaste installation abritant de longs filaments argentés s'étend sur une centaine de mètres. Là, des organes s'épanouissent lentement, de même que le ferait une plante verte ou de jeunes arbres. Pour protéger les organes, ceux-ci sont abrités dans une paroi de verre et un éclairage spécial leur permet de croître rapidement. Une aire particulière est consacrée aux greffes céphaliques. De jeunes cerveaux attendent d'être greffés à des blessés. Ce lieu est situé dans une grande serre, avec des bacs de maturation de végétaux très variés.

 

Le sage Amoni apparaît, la scène a lieu des semaines plus tard. Les enfants reçoivent leurs organes digestifs. Les biologistes agissent avec une parfaite maîtrise, ils greffent les organes avec un grand soin, puis referment leur abdomen en le recollant de manière invisible et indolore. Les fractures et les lésions articulaires des enfants ont bien évolué, mais ils sont encore couverts de bandages. Ils sont pâles et absolument squelettiques. Le froid a causé des sortes de brûlures sur leur visage et leurs bras, leurs pieds ont été complètement gelés, il a fallu les faire repousser en partie.

 

Amoni étale un onguent sur le visage des jeunes aliens. Il s'est beaucoup attaché aux deux petits blessés. Il consulte des écrans de surveillance médicale. Chaque écran de sondage renseigne sur le pouls, la circulation sanguine, la température, et on voit même l'intérieur du corps parfaitement en détail. Cette technologie est naturelle, elle capte l'énergie émise par le corps pour le modéliser. Elle n'a donc besoin d'aucune électrode pour fonctionner, tout se fait à distance. Amoni est très concentré.

 

  • C'était courageux d'agir de la sorte, mon ami, fait une voix.

     

Il se retourne et la sage Erazel est là, lui souriant posément.

  • Beaucoup n'auraient pas pris le risque de soigner de si jeunes enfants.

  • Et pourquoi ? Ils ont fait preuve de tant de vaillance !

  • La demeure de leur esprit s'est fissurée, le choc a effacé leur mémoire. D'aucuns diraient que cela est présomptueux. Vous êtes conscient, je l'espère, de ce qu'ils penseraient. Que peut-être il subsistera des lésions en leur système nerveux ? Ils ne pourront peut-être pas converser, ni se déplacer normalement. Cela ne sera pour eux qu'une demi-vie. Il eut été plus charitable de les laisser où vous les avez trouvés, penseraient leurs maîtres.

  • Pourquoi me dites-vous cela ? demanda Amoni avec une sorte de férocité contenue. Vous savez bien qu'il n'en est point ainsi. Les soins ont été un succès. Tous leurs souvenirs ont bien été réinscrits en eux, non ?

  • Pas tous, émit la sage. Cela est préférable pour l'instant. Ils se réapproprieront le reste au fur et à mesure.

  • Et ils se déplaceront parfaitement. Pourquoi parlez-vous ainsi ? J'ai moi-même préludé à la reconstruction tissulaire de leur trame nerveuse. Alors je ne comprends pas...

  • Cela signifie bien des choses... répondit l'alien en émettant un rire léger.

     

Pour Amoni, ce rire est de trop et lui d'ordinaire si calme, perd son sang froid.

 

  • Que signifient, je vous prie, de telles allégations ?

  • Mon ami, ne vous offusquez aucunement, je ne vous juge point, j'essaie juste de vous aider à y voir plus clair.

  • Et comment cela ?

  • Vous aimez ces enfants. Ils vont être confiés à une famille maintenant... Il existe de nombreux Denakhs qui seront trop heureux de les accueillir, exposa Erazel avec bonté.

  • Je le sais, ce sera une très bonne chose. Il faut nécessairement qu'ils soient élevés par quelqu'un de leur monde, répond le grand alien en baissant les yeux. Sinon, ils ne pourront le retrouver... voici ce que vous me dites et je l'entends pleinement...

  • L'avenir nous le dira, exposa Erazel. Je suggère que l'on leur laisse le choix. Ce sera à eux de choisir un parent ou une famille.

 

Bien plus tard, surgit une autre image. Amoni effectue comme chaque matin des soins sur le visage des enfants en y apposant un onguent cicatriciel. Les marques disgracieuses ont disparu, mais le froid a laissé subsister des rougeurs prononcées. Ils sont un peu moins amaigris. Le sage alien apprécie le teint pâle, marbré de bleuté et de rosé des deux jeunes clones. Pourtant ces deux petits aliens ne sont pas de son peuple.

 

Il contrôle divers écrans qui montrent une activité cognitive en hausse. Les yeux des enfants bougent, mais ils sont toujours endormis. Ils peuvent certainement entendre, ils doivent encore être alimentés par un tube nutritif placé dans leur estomac. Le sage Amoni, aidé d'autres guérisseurs, retire ces tubes. Le but est de stimuler le corps par le manque de nutriments, pour que les deux jeunes êtres se réveillent.

Ensuite, ils nettoient les yeux des petits blessés et leur peau encore couverte de plaies suintantes.

Leurs fractures ont été soignées avec un art consommé, et leurs articulations sont presque totalement guéries. Une énergie stimulante parcourt leur corps plusieurs heures par jour afin de les protéger de l'atrophie musculaire et leur permettre de remarcher au plus vite.

 

L'un des enfants se met à verser des larmes. Comprenant qu'il souffre, car ce type de courant n'est guère agréable, Amoni éteint l'appareil. Il essuie le petit visage meurtri. Le petit alien cligne des yeux, et le voit alors pour la première fois. Il le fixe longuement, puis se rendort.

 

Il en va de même le lendemain, puis les jours suivants. Les enfants s'éveillent de plus en plus. A cette occasion, Amoni ou d'autres guérisseurs leur font prendre des reconstituants. Les deux petits aliens sont muets, car la plupart des clones demeurent incapables de parler. Il s'ensuit une grande frustration, pour Amoni, et pour eux. Les jeunes êtres n'ont pas appris à communier par l'esprit avec des aliens si différents. La pensée des Kolals se déplace différemment. Ils font de grands efforts réciproques. Amoni leur parle et ils sont étonnés par de tels sons. Les clones ont appris à obéir, parce que leur esprit est en partie préprogrammé, ils peuvent aussitôt comprendre un ordre télépathique, ou oral, qui aboutit à une suite d'actions, comme nettoyer ou réparer des câblages. Mais ils n'ont pas appris au delà.

 

Ils cherchent les visages de leurs anciens compagnons, sans les trouver. Ils ne sentent plus leur pensée, et surtout celle de l'alien qu'ils considéraient comme leur mère. Il faut les consoler et les rassurer.

 

Arrive le jour où ils décident de se lever. Les soigneurs les étendent sur l'herbe, les mettant face au soleil. Autrement, ils les installent sur des fauteuils entre des grands bacs garnis de fleurs. Hélas, les enfants demeurent prostrés, incapables d'agir ou de bouger.

 

  • C'est le choc, explique Erazel au sage Amoni, effondré. Il est normal qu'il en soit ainsi. Ils sont en train de digérer lentement tout ce qui leur est advenu. Ensuite, ils vont certainement l'oublier, alors, ils pourront recommencer à vivre. Je suis en train de procéder à des recherches pour savoir d'où ils viennent.

  • Ils ont tant de courage, ce processus a l'air si douloureux. Ce monde les effraie. Il serait bon de les emmener en excursion.

  • Oui, excellente idée, exposa Erazel. Nous allons leur faire survoler la jungle, ils pourront se reposer au temple d'altitude. Ils doivent en avoir assez d'être ici. Leur système immunitaire est suffisamment acclimaté à présent. Nous allons aussi pouvoir les mettre en contact avec d'autres enfants. Nous avons découvert que ces clones étaient de jeunes Denakhs. Je m'en vais leur trouver de la lecture comme il faut à un jeune cœur.

 

Les jours suivants sont plus heureux. L'excursion a lieu. Les petits clones ne disent rien, mais se mettent à verser des larmes silencieuses. Amoni ne s'en étonne pas. Il est normal qu'ils réagissent de la sorte, car les clones sont conditionnés très tôt pour ne pas attacher d'importance à leurs émotions, ne pas émettre le moindre son, demeurer pour ainsi dire invisibles. Alors, ce trop-plein d’émotions refoulées jaillit en eux tel une rivière. C'est le signe qu'ils vont mieux.

 

Le soir venu, les deux petits aliens ont bu de l'eau de guérison qui jaillit directement de la montagne. Leurs yeux brillent davantage et ils s'endorment sereinement. Un autre jour heureux s'ensuit, alors qu'ils découvrent les récits qu'Erazel a découvert pour eux, écrits en Denakh.

 

Ils passent une semaine absorbés dans la lecture, et en viennent à échanger entre eux avec des gazouillements et des babillements, ainsi que le font les clones. Ce n'est pas vraiment une langue, car les clones communiquent beaucoup au moyen d'images mentales, mais c'est très approchant.

Erazel s'assied auprès d'eux et tente un échange. Elle se présente.

Les enfants semblent comprendre parfaitement ses propos télépathiques, mais le fait demeure qu'ils sont encore très jeunes. Ils sont incapables d'émettre un verbiage télépathique d'une clarté et d'une longueur satisfaisante. Alors, ils tentent de reproduire des sons.

 

  • C'est très bien, vraiment excellent, chers petits cœurs, les encourage Erazel

 

Puis, elle prend congé, rejoignant Amoni. Évidemment, ces débuts ne sont que des couinements informes. Les deux petits clones ne devaient pouvoir communiquer qu'avec celle qui était leur mère. L'un des enfants parvient à parler péniblement, après une semaine, il peut dire son nom, mais il s'agit d'un langage incompréhensible, à part pour Erazel. Elle lui répond dans sa langue, ce qui lui cause un émoi intense.

 

  • Que fait-on ici ? Où est notre famille, où sont nos maîtres ? demande le petit alien. Et qu'est-il advenu de notre vaisseau ?

  • Vous avez été recueillis, expose gravement Erazel. Je suis navrée mon enfant, mais tous ceux qui étaient à bord de ce qui restait de votre appareil ont été gelés. Le vaisseau a été expertisé, il s'agissait d'un croiseur minier, le Likkhelsu, qui comprenait une lourde cargaison d'heximene. Ce gaz est très dangereux. Nous avons enterré les morts avec une délégation Denakh et l'épave a été recueillie par une équipe de ferrailleurs. Ils n'ont pas souhaité la récupérer.

  • Alors personne ne sait que nous sommes ici ?

  • Nous avons réfléchi et avons convenu que votre présence ici était une très grande chance. Nous avons prévenu, seulement quelques aliens bien disposés que vous étiez ici. Les autres, s'ils apprenaient votre sort, voudraient vous faire remonter sur un vaisseau, et vous condamner de nouveau à travailler. Dis-moi mon enfant, veux-tu une nouvelle vie d'esclavage ?

  • Je n'ai pas réussi à nous sauver, sanglota le petit alien. Mon frère a été terriblement blessé. Il aurait pu mourir !

  • Oui, mais cela n'est pas de ta faute. Tu ne dois pas te sentir coupable. Très peu d'êtres auraient pu résister à un tel choc. Votre vaisseau n'aurait jamais du emprunter un tel couloir. Maintenant, des aliens vont venir vous voir, des êtres comme vous, qui parlent votre langue. Le souhaitez-vous ?

     

Nerti et Zilner dirent qu'ils en seraient bien heureux, mais qu'ils craignaient de déplaire à ces visiteurs. Ils n'étaient après tout pas encore complètement guéris, leurs bras comportaient encore des bandages, ce qui était aux yeux d'un Denakh, une tenue bien peu convenable. Ils peinaient à comprendre que des êtres soient désireux de leur offrir ce qu'il y avait de mieux.

 

  • Sur notre monde, les enfants, comme vous l'avez vu, ne sont pas soumis à un apprentissage aussi rigide, aussi pesant. Ils ne travaillent pas autant. Ils sont libres, et encouragés dans la quête du savoir. Ils reçoivent une haute instruction dans le domaine qui les attire le plus. Ils peuvent aussi beaucoup s'amuser, rire, avec d'autres enfants et leur famille prend soin d'eux, expliqua Erazel.

 

Nerti et Zilner avaient du mal à croire à tout ceci, mais ce qu'ils avaient vu ne souffrait aucune comparaison avec leur passé douloureux d’esclaves. Ici, point de peine ou de meurtrissures sur les mains, juste la joie de vivre et de profiter de chaque jour. Amoni et Erazel menèrent les enfants en bibliothèque, dans différents musées et aussi en des lieux de fabrication d'astronefs, à chacune de ces visites, ils la bombardèrent de questions. Leur peine commença à passer.

 

Les jours où ils devaient rencontrer des familles advinrent. Plusieurs couples Denakhs les observèrent avec intérêt, ainsi que d'autres enfants. Mais la rencontre ne se passa pas bien. Nerti et Zilner demeuraient craintifs et renfermés, malgré la bonté des aliens. Au bout de la troisième famille, Erazel les interrogea.

 

  • Que se passe t-il ? demanda-t-elle sans ambages.

  • Nous désirons demeurer ici, expliqua Zilner qui ne disait jamais rien. Nous n'avons jamais été aussi heureux que sur votre monde. Il y a tellement de choses à voir ! Il y a des choses qui poussent, des rivières, de la lumière. Nous ne voulons pas retourner vivre dans l'espace ! Et nous aimerions rester avec… Amoni. C'est lui qui nous a soignés, il est si bon. Il soigne tellement d'enfants !

  • Oui, nous aimerions beaucoup rester ici, reprit Nerti. Avec lui, et avec toi aussi.

  • Amoni est un savant. Un guérisseur, expliqua Erazel. Il n'est pas censé s'attacher aux enfants qu'il soigne.

  • Il existe forcément des exceptions, répondit Nerti d'un ton très assuré. Maintenant que nous sommes presque guéris, nous le voyons à peine. Nous aimerions bien rester faibles pour le voir plus souvent.

     

Il s'écoula plusieurs jours. Amoni ayant été informé de cette demande si inattendue de la part des enfants, ne pouvait tout simplement pas réaliser que ce vœu soit authentique.

Nerti et Zilner étaient si heureux à chaque fois qu'il passait du temps avec eux, qu'ils ne voulaient plus le laisser repartir.

 

  • Vous devez aller avec ceux de votre peuple, fit gravement Amoni. Ils sont bien plus à même de veiller sur vous que moi. Je n'ai pas trop l'habitude avec les enfants, à part pour les soigner, leur lire des histoires. Je suis un scientifique...

  • Nous aussi, fit le petit Nerti d'un ton inébranlable. Nous voulons aller avec toi et avec personne d'autre !

 

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